Traduction : Barbara Séguin
Je ne me souviens pas aujourd'hui à quelle occasion j'ai rencontré Stasia pour la première
fois. Était-ce l'un de ces pique-niques organisés au printemps de 1952, par une quelconque organisation
polonaise ? Ce fut Janek qui nous présenta. À ce moment-là, il était déjà
le fier propriétaire d'une voiture, chose assez rare parmi les nouveaux arrivants, ce qui en plus de son
naturel très social faisait de lui un copain très populaire parmi les jeunes réfugiés
polonais. Stasia était avec lui et avec quelques jeunes personnes que j'avais déjà rencontrés
auparavant. À part quelques politesses, elle n'a montré aucun intérêt pour ma personne
et, de tout l'après-midi, elle s'efforçait, soit de ne pas me remarquer ou, une fois abordée,
elle me montra ses griffes. Cela ne m'a pas du tout découragé. Dès le premier regard, elle
m'a plu : ses longs cheveux foncés et même son caractère farouche. Je voulais la revoir, mais
elle ne m'a pas donné son numéro de téléphone. Seulement, comme pour que je la laisse
tranquille, elle m'a dit qu'elle travaillait chez Marshall sur Ste. Catherine. Malgré tout ça, ou
peut-être grâce à ça, sur le chemin de retour en ville, Stasia s'est endormie avec confiance
sur mon épaule.
Seulement des longues années plus tard, j'ai su la cause de son comportement lors de notre rencontre. Il
paraît qu'auparavant, Janek lui a dépeint un tel portrait de moi qu'elle s'attendait voir quelqu'un
qui s'il ne pouvait se mesurer à Robert Taylor, dont le portrait elle portait toujours dans son portefeuille,
du moins à Gregory Peck. Elle a dû quand même faire vite le deuil de ses attentes, puisque quand
je suis venu à son travail quelques jours après, elle a accepté mon invitation à sortir.
Par ailleurs, Robert Taylor avait perdu aux yeux de Stasia tout son charme masculin, quand elle l'a vu dans le
film " Quo vadis ", où il portait une courte tunique en haut des genoux. L'homme sans chemise,
ça va encore, mais jamais en chemise sans pantalons ! Aussi, beaucoup plus tard Stasia m'a dit qu'elle
m'a fait confiance tout de suite, même si l'expérience de sa jeune vie, penchait plutôt du côté
de la méfiance, quant aux intentions de tout être humain.
Nous nous rencontrions souvent au Centre-ville, d'habitude près du Forum. Au début, c'était
deux ou trois fois par semaine après le travail, et ensuite presque chaque jour. Nous nous promenions des
heures et des heures dans les rues de Montréal, plongés dans des discutions interminables, parfois
éclatant de rire, parfois au bord des larmes.
Un jour nous sommes allés au restaurant où j'ai passé pour un paysan, puisque j'ai demandé
des couteaux et des fourchettes, pendant qu'on y mangeait avec les doigts. À quoi peut-on s'attendre d'un
européen mal informé, qui ne connaît pas des règles autochtones d'étiquette à
table ? J'ai déjà mangé avec mes doigts, mais sans la possibilité de faire la toilette
dans un petit bol rempli d'eau et discrètement déposée à côté de l'assiette.
Peut-être que je me trompe, mais il me semble que c'était plutôt mon embarras qui a fait apparaître
sur le visage de Stasia l'expression d'une légère ironie. Une autre fois, nous sommes allés
en autobus à Beauharnois où je travaillais et là, j'ai loué une chaloupe. Nous avons
passé toute la journée sur le Saint Laurent, prenant un bain de soleil sur une petite île.
Lentement, très lentement, parce que les larmes serraient trop sa gorge, elle s'est laissé extirper
bout par bout le récit de son odyssée. Je savais qu'elle fut l'une de ces milliers de Polonais,
" transplantés " de force en Sibérie par les Soviétiques ; une victime du pacte
honteux entre Hitler et Staline qui ont envahit et se sont partagé la Pologne. Cependant, quand j'ai quitté
la Pologne en 1949, le tragique destiné de la population du territoire occupé par les Soviets était
mal connu dans le reste du territoire, soi-disant"libérée" par eux.
La famille Traczyk possédait une ferme à Zulin, dans le powiat de Stryj au Sud-Est de la Pologne.
Leur vie paisible a pris fin à la fin de l'été 1939 avec le départ du père
de Stasia, un sous-officier de cavalerie de réserve. Comme des milliers d'autres hommes, il fut mobilisé
en attendant le début de la guerre de plus en plus inévitable. À la fin du mois d'août,
la mère de Stasia a décidé d'aller à Stryj avec ses deux filles : Stasia, alors âgée
de 5 ans et sa plus jeune sœur Rysia âgé de 2 ans. L'unité militaire de son mari était
prête à partir au combat et elles sont aller lui faire leurs adieux.
Le premier septembre 1939, les Allemands ont attaqué la Pologne par le sud, l'ouest et le nord. Pendant
que l'armée polonaise essayait de consolider le front attaqué de toutes parts par les forces prépondérantes
de l'ennemi, l'armée soviétique de connivence avec Hitler, a porté un coup mortel le 17 septembre
en foulant la frontière de l'Est. Stasia et sa famille se sont ainsi retrouvées dans le territoire
annexé à la Russie soviétique. Comme il n'y avait aucune nouvelle du père de Stasia,
toutes les possibilités étaient plausibles : il aurait pu être déjà mort dans
un combat avec les Allemands, ou se trouver en prison du côté russe ou allemand, ou encore, avoir
réussi à traverser avec le reste de l'armée du côté des pays solidaires : la
Roumanie ou la Hongrie. De toute façon, dans le chaos que la guerre et l'occupation ont provoqué,
il était impossible d'en savoir davantage.
À Stryj, les difficultés sérieuses ont commencé quand la population régionale,
distincte sur le plan ethnique de la population polonaise , a commencé à affirmer ses ambitions nationalistes
en massacrant ses voisins, sans même épargner ses propres épouses lorsqu'elles étaient
polonaises. L'une des premières victimes de cette tuerie fut un prêtre local que l'on a découpé
en morceaux avec une scie à bois. En général, les occupants soviétiques n'empêchaient
que de telles atrocités se produisent, Il y a tout de même eu le cas dont Stasia se souvient jusqu'aujourd'hui.
Tous les Polonais qui ont demeuré dans le village, surtout des femmes, des enfants et des vieillards ont
fui le pogrom qui se préparait en s'abritant dans l'église. Stasia se souvient d'avoir été
assise sur les marches de l'hôtel pendant que les adultes barricadaient l'entrée. Les agresseurs
ramassaient déjà des brindilles pour mettre feu à l'église et rien ne les aurait sauvés
d'une mort certaine, si les soldats soviétiques stationnés quelque part dans les environs, n'étaient
pas intervenus. Avertis de ce qui se préparait, ils les ont sauvé des flammes qui allaient être
allumées des mains des voisins et des amis. Ce fut seulement le début de la géhenne…
Pendant la nuit du 10 février 1940, les soldats soviétiques ont abruptement pénétré
les maisons des Polonais, en leur donnant quelques minutes pour s'habiller eux-mêmes et les enfants ainsi
qu'à ramasser quelques objets personnels faciles à porter. Par la suite, ils ont poussé les
pauvres gens vers le lieu de rassemblement de déportation en Sibérie. Un long train composé
de wagons non chauffés servant au bétail est parti cette nuit marquante en emportant les milliers
de Polonais vers les lieux de leur déportation. Le voyage a duré deux semaines. Quelques enfants
et vieillards sont décédés lors de ce trajet, entre autres, le cousin germain de Stasia. Les
morts ont été laissés derrière lors des arrêts du train, en espérant que
les gens eurent pitié en les enterrant. De temps en temps, ils recevaient quelque chose à manger.
Stasia semblait dire que c'était à Sverdlovsk qu'ils sont arrivés au bout de leur périple.
Ils ont été placés dans des cahutes rudimentaires et l'on a assigné à chacun
des adultes un poste de travail. La mère de Stasia travaillait dans une scierie. Les enfants ont été
placés dans le dietsad, c. à d., dans une crèche, ou les mères devaient nourrir leurs
enfants et s'en occuper lors de l'arrêt du travail pour le dîner. Il n'avait jamais assez de nourriture,
mais une mère qui travaillait recevait au moins régulièrement un maigre approvisionnement
pour nourrir elle-même, ses deux enfants et ses vieux parents.
En juin 1941 l'Allemagne nazie a attaqué la Russie soviétique qui ne s'attendait pas à ça
de la part de son allié d'alors. Faisant face à une défaite presque certaine, le gouvernement
soviétique a demandé à l'Angleterre et aux États-Unis de l'aide matérielle.
L'aide fut accordée puisque les alliés considéraient qu'une ouverture du front de l'Est affaiblirait
l'engagement des Allemands sur le front de l'Ouest. D'autant plus que la défaite de l'armée russe
aurait des conséquences tragiques pour les pays occidentaux. La Russie soviétique, au début
considérée comme un pays ennemi, avait cependant certaines conditions à satisfaire avant de
recevoir de l'aide. Une de ces conditions consistait à relâcher de tous les prisonniers de guerre
polonais les prisonniers politiques et la population " déplacée " en leur facilitant le
transport jusqu'à la frontière du sud de l'URSS avec un territoire sous le contrôle de la Grande-Bretagne.
C'est ainsi que des milliers de personnes furent relâchées par les Ruski, quoique sans grand enthousiasme
et en perdant dans les décomptes tous ceux qui avaient déjà péri dans des conditions
extrêmes de froid et d'épuisement. Ceux qui avaient survécu étaient libérés
et laissés à eux-mêmes.
Stasia avec sa mère, ses sœurs et ses grands-parents se sont retrouvés dans un pays hostile, dans
une province soviétique de l'Ouzbékistan, pays voisin de l'Afghanistan. Stasia ne se souvenait pas
comment ils se sont trouvés là. Par contre, elle se rappelle des événements tragiques
de leurs vie là-bas. Ils étaient neuf à habiter une cahute primitive : à la famille
de Stasia composée de cinq personnes s'ajoutait une autre femme avec ses trois filles. Il y avait sans doute
d'autres personnes dans les environs, mais c'était les musulmans ouzbeks.
Là-bas, elles vivaient dans la misère. À cette époque en Russie soviétique,
personne ne mangeait à sa faim, mais ceux qui avaient un emploi recevaient des rations de nourriture. Stasia
et sa mère ont reçu leur affectation de travail : elles avaient à défaire un ancien
mur fait de briques. Elles s'appliquaient comme elles pouvaient à la tâche, mais la glaise était
dure comme un roc et une femme et un enfant de six ans n'avaient pas la capacité de rendement correspondant
à la norme exigée. " Tu n'as pas de rendement - tu n'as pas de nourriture " voici un principe
de base du socialisme, suivi à la lettre par les autorités.
Dans les environs, il y avait aussi des plantations de coton, où, durant la période des récoltes,
on pouvait travailler à la cueillette de la "ouate" comme on l'appelait. Stasia et sa mère
y ont travaillé pendent quelque temps. Le travail était dur : la poussière irritait les yeux,
les écales coriaces blessaient les doigts en les couvrant de plaies infectées et dans ce cas non
plus le rendement n'était pas suffisant. Un jour, où elles se trouvaient proches de l'épuisement,
un inconnu est apparu dans leur hutte pour leur montrer qu'elles pouvaient se nourrir d'une espèce d'herbe
qui poussait partout. La mère de Stasia avait encore un peu de sel qui lui restait d'un échange qu'elle
avait fait en donnant les derniers objets apportés de la maison. Elles ont donc ramassé beaucoup
de cette herbe qu'elles ont fait cuire avec un peu de sel. Après quelque temps, l'inconnu est revenu avec
quelque chose dans un sac qu'il a laissé pour eux. C'était une tortue vivante. L'homme a prévenu
les femmes qu'il fallait bien cacher les os et la carapace, parce que si les Ouzbeks, musulmans fanatiques qu'ils
étaient, avaient appris qu'ils mangeaient la viande d'un animal " impur ", ils étaient
capables de les tuer pour cela.
Dorénavant, Stasia faisait la chasse aux tortues. Ce n'était pas une chose facile. Un jour, elle
en aperçut une sur l'éboulis d'une falaise. Quand elle s'en était approchée, elle a
remarqué en fait que la tortue se trouvait entre deux serpents enroulés en boule de ses deux côtés.
Stasia avait une peur terrible des serpents, mais la faim était plus forte que la peur. Elle saisit la tortue
aussi vite qu'elle pouvait et s'est enfuie. Un autre jour, une nouvelle s'était répandue comme quoi
l'on allait distribuer de la nourriture en ville. Stasia se rappelle avoir marcher à travers les champs,
tout d'abord seule, et ensuite avec d'autres marcheurs, tous dans la même direction. Cela a pris du temps
et Stasia ne connaissait pas le nom de cette ville vers laquelle elle marchait. Elle se rappelle seulement que
sur la place du marché y avait été placée une mangeoire en bois. Suivant la façon
de faire de gens locaux elle s'est assise par terre. Après quelque temps, deux hommes ont transbahuté
des gros chaudrons remplis de riz fumant qu'ils ont transvidé dans la mangeoire. Tous les affamés,
incluant Stasia, se sont jetés sur ce riz brûlant avec leurs mains, pour le manger aussi vite qu'ils
le pouvaient, jusqu'à ce que rien ne reste dans la mangeoire. Que cette enfant n'ait pas été
malade de cette gourmandise, après une aussi longue période de famine et qu'elle ait réussi
à retrouver son chemin de retour jusqu'à sa petite hutte, appartient à ces petits miracles
dont les enfants sont de temps en temps capables.
Mais les tortues, on ne les trouvait pas souvent et il était difficile pour les adultes extenués
par le travail de survivre en mangeant de la soupe aux herbes. L'un après l'autre, la mort les a donc emportés.
Le premier à partir était le grand-père de Stasia. Elle me racontait en sanglotant comment
sa mère essayait de lui donner à manger quelques gnocchis faits de farine d'une quelconque céréale,
mais il n'était plus capable d'avaler quoi que ce soit et donc il s'étouffait avec ça. Elle
se souvient aussi comment sa mère, trop faible pour porter le corps immobile de son père, était
obligée de le traîner avec beaucoup de peine par terre, jusqu'à la place choisie dans les environs
pour la sépulture. Stasia a aidé sa mère à creuser dans la terre compacte et brûlée
par le soleil, une tombe peu profonde. Elles ont couvert le cadavre avec des roches pour que les animaux sauvages
ne viennent pas chercher la proie facile. La grand-mère et la femme avec ses trois filles ont suivi le grand-père.
Elles sont mortes de famine l'une après l'autre, suivies par une vieille femme dont la fille est allée
rejoindre l'armée polonaise en la laissant derrière.
Cette armée qui était en train de se former et l'orphelinat crée sous son égide sont
devenus pour la mère de Stasia un espoir qu'elle a trouvé pour se sauver de la mort par la famine.
Elle a donc pris ses deux filles, les seules survivantes parmi les habitants de la petite cahute et elles sont
parties à pied chercher une chance de survie. L'orphelinat a accepté de prendre Stasia et sa petite
sœur, mais la mère a dû s'abriter encore quelque temps sous le ciel bleu de l'Ouzbékistan et
se nourrir de l'herbe, tout cru cette fois-ci. En principe, l'orphelinat a été créé
pour venir en aide à ceux qui se sont enrôlés, ce qui n'était pas le cas de la mère
de Stasia. Par pitié les deux filles ont été acceptées, mais la mère a dû
encore attendre avant qu'ils lui trouvent un travail. Rysia, la jeune sœur de Stasia a malheureusement attrapé
une dysenterie, et elle fut emmenée, sur le dos d'un petit âne à l'hôpital. Sa mère
et Stasia ne l'ont plus revu parce que bientôt elle en mourut.
Après que tous les Polonais aptes à servir dans l'armée polonaise ont été évacués
vers le sud, sur le territoire contrôlé par les Britanniques, le temps est venu d'évacuer à
leur tour leurs familles. Aussi ont suivi des orphelins, tous ceux qui ont réussi à sortir des prisons
et des goulags ainsi que tous ceux qui ont été déplacés de force, comme Stasia et sa
mère. Quelque part dans les environs de Tachkent et Samarkand, suivant l'ancienne route de Marco Polo, le
groupe dont elles faisaient partie fut transporté à travers l'Ouzbékistan et leTurkménistan
jusqu'à la côte est de la mer Caspienne. En ce lieu, elles ont embarqué sur un navire qui les
a emmenées ver le sud, la côte persienne de la mer (aujourd'hui l'Iran). Le navire en question n'était
pas un paquebot pour les touristes mais un sale cargo sur le pont duquel toute cette cargaison humaine vivait en
nomade. Pour donner un peu de sécurité aux enfants, on les a couchés en dessous des bateaux
de sauvetage. Cela a presque tourné en tragédie, parce qu'une fois lorsque Stasia s'est réveillée,
ayant les yeux collés par de la pus, une condition qui l'affectait depuis le travail sur les champs de coton,
elle n'avait pas réalisé qu'elle s'avançait dangereusement dans la direction du bord. Seulement
la vigilance de sa mère, qui la rattrapa à temps par les vêtements et la sauva de la noyade.
Ils ont débarqué dans la zone côtière du sud de la mer, non loin de Téhéran,
sur le territoire britannique. Le papier jauni et déchiré d'un enregistrement au débarquement
indique la date du 19 octobre 1942. Deux ans et huit mois se sont écoulés depuis la déportation,
ce fut une période terrible dans cet inhumain pays soviétique, un périple marqué par
la privation, la famine et la mort. Parmi les dix personnes partageant le même sort et habitant la petite
cahute, seulement deux ont survécu.
Ces sont les Polonais qui les ont accueillis au débarquement, les représentants consulaires du gouvernement
polonais en exile, à Londres. Comme tous, Stasia et sa mère ont passé tout d'abord par un
camp, appelé "sale". Il a fallu se déshabiller complètement et laisser derrière
tous leurs effets de voyage. Ensuite, on leur a rasé les cheveux et il fallait prendre une douche. Voilà,
comment on les a nettoyés de tous les attributs du "paradis prolétaire ", c'est-à-dire,
de la saleté et des poux. Ensuite, ils ont reçu les vêtements propres, notamment une chemise
de nuit pour pouvoir passer dans le camp " propre ". Entre temps, le tout, ce qu'ils avaient apporté
de Russie, a été mis dans un tas pour être brûlé. Dans le groupe s'est trouvée
la directrice de l'orphelinat qui portait avec elle une petite valise. Quand la valise a été jetée
aux flammes, elle s'est ouverte en laissant tomber une cascade de roubles, sûrement économisée
sur des sommes confiées par des parents pour nourrir leurs enfants.
Dès que la mère de Stasia s'est trouvée dans le camp, dit : " propre ", elle a retiré
Stasia de l'orphelinat, non sans certaines difficultés de la part de la directrice.
Bientôt après cela, Stasia et d'autres enfants du camp ont célébré leur première
communion. Ils l'ont reçu des mains de l'évêque Gawlina, l'aumônier en chef de l'armée
polonaise sur le front de l'Ouest. La cérémonie a eu lieu dehors et Stasia, comme tous les autres
enfants portaient sa chemise de nuit et était nu pied.
La mère de Stasia épuisée par la malnutrition et le périple qu'elle venait de vivre
est tombé malade et elle fut reconduite à l'hôpital deTéhéran. Stasia est restée
toute seule au camp. C'était un camp de transit et tous ceux qui s'y trouvaient devaient êtres déplacés
vers les endroits différents pour y chercher l'abri sécuritaire et attendre la fin de cette guerre,
devenue mondiale. Quand le temps de choix de transfert est venu, l'enfant de 8 ans a eu à répondre
à la question : " Où veux -tu aller : en Indes ou en Afrique ? " Pour une raison qu'elle
ignore, l'Afrique lui a paru comme un meilleur choix. Quand la mère de Stasia a su qu'il fallait partir
aussitôt, elle a quitté l'hôpital, en signant un avertissement qu'elle prends la responsabilité
de son congé, ce qui, dans son état de santé, était dangereux. Elle a quand même
survécu la traversée du désert iranien qui les a amenés à Karachi au Pakistan,
au bord de la Mer d'Arabie. Là, elles sont montées sur un bateau allant à Bombay en Indes.
Le voyage a dû être très long, puisque, une fois arrivés, on leur a dit qu'ils étaient
deux semaines en retard et que l'on pensait qu'ils avaient péri en mer, touchés par les sous-marins
allemands. Après un court séjour à Bombay, un autre bateau les a amenés à Mombassa,
sur la côte est de l'Afrique. Tout ce dont Stasia se souvient de cette traversée de l'Océan
Indien où les sous-marins allemands n'étaient pas inoffensifs est que pour Noël, tous les enfants
ont eu une poupée ou un autre jouet et elle n'a rien eu. Quelqu'un de l'équipe a décidé
qu'elle devait être d'origine juive donc elle n'avait pas droit à un cadeau. Cette façon mesquine
de traiter un enfant n'a pas cessé même après un incident qui prouvait le contraire. Comme
on avait une peur constante que le navire se fasse torpillé par l'ennemi, on organisait des sessions de
prières communes, et pour cela on cherchait une image sainte à laquelle on pourrait adresser les
prières. Une seule image de cette nature se trouvait en possession de Stasia, c'était la Sainte Vierge
de Czestochowa dans un petit cadre en albâtre, le seul objet qui provenait de la maison familiale et qu'elle
a su sauvegarder dans ses haillons, épargner même de l'action du grand nettoyage au camp "
sale " de Téhéran. Maintenant l'image fut utile, les prières ont été exaucées,
ils sont arrivés sains et saufs à Mombassa.
Mombassa était situé alors dans la province du Kenya au Protectorat Britannique de l'Afrique de l'Est.
De là, ils ont parcouru en train des centaines de miles jusqu'à la ville de Nairobi dans la même
province, et ensuite jusqu'à Kampala, dans la province de l'Ouganda. De Kampala, un voyage de deux heures
dans les wagons découverts les a amenés à la ville Koja, sur la péninsule dans le lac
Victoria, ou se trouvait un camp, construit pour eux dans un style africain. C'était un lieu où les
mères, les enfants, les malades et les invalides devaient attendre le retour de la guerre d'autres membres
de leurs familles, capables à combattre donc enrôlé dans armée. C'est là, que
Stasia a passé le reste de son enfance. Le lieu ressemblait davantage à un petit village qu'à
un camp pour quelques milliers de personnes. L'autorité britannique locale assumait une responsabilité
de surveillance et d'approvisionnement, mais l'administration intérieure reposait sur les habitants. Il
s'y trouvait un bureau de poste et un magasin général; un hôpital où travaillait un
médecin polonais; une chapelle où un prêtre venait de temps en temps, et finalement les écoles
équipées de salles de classe et d'une salle commune. L'école offrait plusieurs programmes
: sciences humaines, études économiques et commerciales. Bien sûr dans cette classe africaine
sans tableau, il manquait du matériel scolaire : un seul manuel servait à tout un groupe d'élèves
et dans les classes du primaire, des cahiers et des crayons furent remplacés par l'écriture d'une
tige de bambou sur le plancher de sable. Heureusement, le corps professoral était en quantité suffisante
et avec le temps, et grâce aux démarches de l'armée, l'accès au matériel scolaire
s'est aussi amélioré.
Les gens habitaient dans les huttes africaines couvertes de paille. Chaque maison abritait deux familles qui occupaient
deux moitiés de la maison séparée par un demi muret, avec un espace commun au milieu pour
les repas. On dormait sous les moustiquaires. Dans la cour arrière de chaque hutte, il y avait une cuisine
provisoire, faite de glaise et des bidons usagés d'huile. Tous les bâtiments d'usage public, tels
que : l'école, la salle commune etc. furent construites de la même façon. Le toit de paille
était soutenu par une structure de bambou et les murs de glaise montés à la mi-hauteur, complété
par des sacs de jute qu'on soulevait au besoin. Il y avait quelques pompes à eau et même des cabines
à douches publiques, faites de tiges de bambou. Au lac, la baignade était interdite, à cause
de crocodiles. Il n'y avait pas, ni de police, ni de cellules pour les individus mis en détention, parce
que le besoin n'y était pas. La nourriture était distribuée chaque jour - pas abondante, mais
suffisante et facile à compléter par des fruits et légumes que tout le monde faisait pousser
dans le jardin près des leurs maisons.
Les familles dont les proches étaient dans l'armée recevaient par la poste un peu d'argent qui fut
dépensé pour combler les manques dans leur budget familial au petit magasin du camp. Les denrées
dans ce magasin venaient de Kampala.
D'autres familles, sans apport d'argent venant de l'extérieur, avaient un peu plus de difficultés
à joindre les deux bouts, sauf si la connaissance d'un métier ou d'une quelconque débrouillardise
ne venait à la rescousse. C'était le cas de Stasia et de sa mère qui dans son autre vie a
fini une école d'horticulture, une habileté qui dans le camp lui a permis de devenir responsable
du jardin potager et gagner quelques sous de plus.
Ces huttes qu'ils habitaient n' étaient pas des vraies maisons servant normalement à abriter des
personnes, mais compte tenu des difficiles destins qui les avaient amenés au camp, les gens appréciaient
beaucoup ce havre de paix. Ils n'oublièrent pas qu'ailleurs la terrible guerre qui sévissait toujours
et que la vie de leurs proches pris dans son tourbillon était en danger. Certains, comme Stasia et sa mère,
ont carrément perdu toute trace de leurs êtres chers. Ceux dont les proches combattaient en Afrique
du Nord et ensuite en Italie faisaient quotidiennement " un pèlerinage " au bureau de poste, sur
les murs duquel on postait les listes des soldats morts sur les champs de bataille.
Après presque cinq mois d'offensive militaire ayant pour but de briser le cordon de fortifications allemandes
sur le sommet de Monte Cassino, les Alliés se voyaient empêchés de progresser leur remontée
en Italie, malgré les efforts des unités britanniques, indiennes, françaises et américaines
qui n'avaient rien donné. Lors de ces dramatiques jours de la fin de mai 1944, c'est alors que les deux
corps polonais sous le commandement de général Anders a reçu l'ordre de faire un ultime essai.
Les Polonais ont réussi. Suivit ensuite une bataille de cinq jours. L'un pénible pas après
l'autre vers le sommet, sous la pluie du feu ennemi. Ils y sont arrivés, mais décimés dans
une proportion telle, que les soldats polonais mort lors de cette bataille sont enterrés dans un cimetière
distinct.
Puisque pour la plupart, les soldats du général Anders furent ceux de la Russie dont les nombreux
proches formaient la population du camp, les listes des morts accrochées au bureau de poste étaient
longues et douloureuses. Il y avait, par exemple, un couple dont cinq de leurs six fils étaient les soldats
d'Anders. Chaque jour de l'attaque polonaise sur Monté Cassino, la liste contenait le nom de l'un de leur
fils, l'un après l'autre…
Pendant quelque temps, le camp n'avait pas de prêtre, mais à mi-chemin vers Kampala, dans une localité
appelée Namilyango se trouvait une école de prêtres missionnaires pour les garçons.
C'est de là que venait un prêtre Polonais, père Gruza, envoyé finalement au camp. Mais
avant qu'il arrive, chaque dimanche, l'un des pères missionnaires venait célébrer la messe.
Le père supérieur de la mission, père Doyle fut tellement impressionné pas le destin
des réfugiés polonais et surtout des enfants que non seulement il apprit le Polonais, mais aussi
lors de vacances à l'école, ce qu'en Afrique venait chaque trois mois, rendait disponibles les locaux
de l'école aux organisations pour les jeunes, notamment aux scouts polonais. Stasia et ses copines de classe
furent souvent les invités de père Doyle lors de ces vacances.
Les années passaient et la guerre tirait à sa fin. Les gens ont commencé à chercher
leurs proches emportés par le tourbillon de la guerre. Par l'intermédiaire de la Croix-Rouge, Stasia
et sa mère ont reçu un certificat allemand du décès de son père. D'après
ce document, le père de Stasia, prisonnier de guerre, est décédé de ses blessures à
Budapest. Seulement plus tard elles ont appris qu'il fut blessé lors d'une tentative d'évasion du
camp de prisonniers.
Le camp de Koja a commencé à se vider. Les gens partaient pour rejoindre leurs proches : pères,
mères, frères et sœurs démobilisés des diverses formations militaires, pour la plupart
en Angleterre. Peu nombreux furent ceux qui osèrent revenir sur le territoire de ce qu'il restait de la
Pologne d'avant la guerre, même s'ils avaient appris que leur famille s'y trouvait.
Il y avait aussi ceux qui, comme Stasia et sa mère, n'avaient pas où retourner. Leurs maris, leurs
pères étaient morts, leurs maisons et leurs familles se sont retrouvées à l'extérieur
des frontières polonaises, sur les terrains accordés par les Alliés aux Russes, au nom de
la paix à tout prix.
Stasia et sa mère ne voulurent pas, à aucun prix, retomber sous le joug russe. Leur situation était
désespérée puisqu'on allait bientôt liquider le camp. Heureusement le frère d'un
oncle de Stasia, un immigrant d'avant la guerre au Canada, a fait venir d'Angleterre au Canada son frère
démobilisé de l'armée avec ses enfants. Celui-ci a par la suite parrainé la soeur de
sa femme décédée en Russie, c. à d. la mère de Stasia et sa fille. Et voici,
ce qui est devenu pour les deux, la proverbiale planche de survie.
Ce fut au printemps 1949 quand enfin la permission d'aller au Canada est survenue. Stasia, âgée alors
de 15 ans et sa mère ainsi que vingt-cinq autres personnes dans une situation semblable, quelques-unes transférées
d'un autre camp, déjà fermé en Indes, ont été transportées à Kampala.
En ce lieu, ils ont été soumis à une série de procédures d'immigration et le
18 mai 1949 elles ont reçu les papiers nécessaires avec un visa d'entrée au Canada, émis
par un représentant consulaire britannique. Après un voyage en train de Kampala à Mombassa
elles sont montées à bord d'un navire italien " Jérusalem ", loué pour le
transport des réfugiés de guerre, qui les a transportées en Italie à travers la mer
Rouge, le canal Suez et la Méditerranée. Dans la ville de Cinecittà, près de Rome se
trouvait l'un des plus grands camps de réfugiés, ou le "cargo humain apatride" fut trié
selon la destination de rapatriement, vérifié selon les critères exigés et confirmé
ou rejeté sans vergogne pour aboutir sur l'un des nombreux dépotoirs humains de cette Europe d'après
guerre. À Cinecittà, tous les ressortissants de Kampala ont appris que les visas qu'ils possédaient
n'étaient pas valables pour le départ au Canada. De plus, le Ministère canadien de la Santé
et des services sociaux devait leur faire subir une série d'examens pour emmettre les documents nécessaires
à accompagner leurs papiers qu'ils possédaient déjà. Leur examen ainsi complété,
ils ont été transportés à Rome où d'autres formalités s'en suivirent,
et finalement ils se sont trouvé devant un fonctionnaire apte à leur émettre un visa. De tout
le groupe africain comptant 27 personnes, seulement sept ont été acceptées par les autorités
et heureusement Stasia et sa mère se trouvaient parmi eux. Elle ont reçu le visa canadien le 25 juillet
1949.
Un autre exemple de la façon avec laquelle a été traitée la masse apatride et sans
défense des victimes de la guerre peut être aussi une histoire des orphelins polonais sauvés
de la Russie qui ont passé la guerre dans un camp de transit à Tanger à Tanganyika. L'orphelinat,
dirigé par le père Lucjan Krolikowski, a été soumis à un processus d'immigration
en Italie en même temps et lieu que Stasia. Le garant et parrain de ces enfants était l'archidiocèse
de Montréal sous le patronat de l'archevêque Charbonneau. L'obtention des papiers à Rome était
facile parce que l'archevêque prit soin d'envoyer le représentant du Ministère des affaires
internationales du Canada pour s'en occuper à Rome, ce qui a permis d'accélérer le processus.
Le problème est venu de la part du gouvernement polonais communiste qui, avec l'aide de ses agents, a essayé
de remettre ses enfants sous l'emprise des Soviets. Cette bataille entre les deux mondes s'est fait secrètement
avec le consentement de représentants très gauchissant à cette époque de la IRO (agence
de l'ONU pour les réfugiés). Une nuit encore à Cinecittà, tous les petits orphelins
polonais devaient se cacher dans les buissons, sous le couvert de la noirceur, pour ne pas se faire enlever par
les communistes. Tous les enfants sont arrivés au Canada, heureusement, mais non sans autres difficultés.
Pour retourner à Stasia et sa mère et cinq autre personnes, membres du groupe africain acceptés
par les Canadiens, ils ont tous appris que le dernier bateau en destination du Canada avait déjà
quitté. Pour rejoindre un autre bateau transportant les immigrants il a fallu traverser l'Europe de l'Italie
à Brême, en Allemagne, sur le bord de la Mer du Nord, pour embarquer sur la dernière traversée
du bateau rouillé portant le nom" Samaria " qui, le 15 août 1949, a enfin accosté
dans le port de la Ville de Québec. Après quelques courtes formalités cette fois-ci, ils ont
monté dans le train pour Montréal où ils étaient attendus.
Cette histoire est difficile à croire. Elle ne contient qu'une partie de l'odyssée véritable,
puisqu'elle rapporte que des faits et événements en délaissant tout le côté émotionnel
ou imaginaire. Je sais qu'enfant, Stasia rêvait d'avoir une poupée, mais ce rêve ne s'est jamais
réalisé, Je ne sais pas où cette jeune fille a cherché cette force intérieure
qui lui a permis de passer à travers toute cette souffrance et pour devenir une magnifique jeune femme pleine
de vie que j'ai aimé et ai voulu épouser.
Un jour d'été, en faisant notre promenade ensoleillée sur l'Avenue des Pins, nous avons pris
une folle décision de grimper la côte à pic, à travers les éboulis et les ronces
d'arbustes. Arrivé sur le sommet près du Lac des castors, sur le cratère d'un volcan éteint,
assis sur le gazon, j'ai demandé Stasia de m'épouser. Elle ne m'a pas répondu ni " oui
", ni " non ". Prise d'une émotion, elle a commencé à déblatérer
sans s'arrêter qu'elle ne vivrait pas 30 ans et des choses stupides comme ça. Mais le lendemain, quand
je l'ai reconduite à la maison, devant tout le monde, les voisins qui grillaient au soleil devant la maison,
Stasia m'a embrassé tout d'un coup et en prenant ma main elle m'a emmené dans son appartement. Et
là, devant sa mère stupéfaite, elle a dit : " Maman, c'est Kazik et je le marierai "